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La ville repousse les jardins

Paru le Vendredi 13 Août 2010    RACHAD ARMANIOS

UN ÉTÉ À GENÈVE (VI) - Le projet urbain de La Chapelle-Les Sciers force quelque 200 jardins familiaux et leurs cabanons à déménager fin 2012. Dont 91 trop loin pour les usagers.


«On est au bord de la ville et elle nous repousse.» Claude Quinquerez, membre du comité de la Fédération genevoise des Jardins familiaux, débouche une bouteille de blanc à l'heure de l'apéro. Profitant de l'été dans son potager du groupement de La Chapelle, il explique que ce havre de paix est menacé. Fin 2012, les 91 parcelles devront avoir cédé la place aux pelleteuses dans le cadre du vaste projet immobilier de La Chapelle-Les Sciers. Même destin pour les 100 jardins de Plan-les-Ouates en face, qui migreront juste à côté, sur le champ voisin. Pour ceux de La Chapelle, c'est une autre histoire. L'Etat n'a pu trouver de solution plus près qu'un de ses terrains sur le site de Champ-Bossus, à 12 kilomètres de là, dans la commune de Vernier. Trop loin pour la plupart des jardiniers amateurs, dont beaucoup de retraités. Claude Quinquerez pense que la majorité ne fera pas le déménagement. «70% habitent sur Lancy», remarque-t-il. Vu le relogement promis et le manque de terrains à Genève, «on ne peut pas faire la fine bouche», estime toutefois Jean-Paul Gygli. Car en Suisse, la densification urbaine menace les jardins familiaux, qui rencontrent pourtant un énorme succès. A Genève, quelque 700 personnes sont sur la liste d'attente de la fédération genevoise pour obtenir l'un des 2120 jardins répartis sur 26 groupements – soit 50 hectares. L'attente peut durer des années. Quant à la Fédération suisse des jardins familiaux, elle compte plus de 25 000 membres. Elle a fait part de ses inquiétudes dans une résolution adressée aux services de l'aménagement cantonaux et communaux.

Rareté des terrains

Dans plusieurs villes, ces dernières années, des groupements ont disparu sans être remplacés. A Vidy, au sud de Lausanne, où de futures installations sportives ont chassé les chalets en mai dernier, la mobilisation des usagers a permis qu'ils soient transportés un peu plus loin par hélicoptère.
A Genève en 2006, l'Etat a mené une réflexion globale sur la relocalisation de ces jardins, afin de pointer des terrains d'accueil. Il a suivi le principe général, tel qu'adopté dans l'actuel Plan directeur cantonal, qui consiste à maintenir le nombre de jardins familiaux, mais à les rationaliser. Une façon de reconnaître la forte demande tout en l'adaptant à la rareté des terrains. Sauf changement de cap, les nouveaux jardins seront plus petits et souvent privés de cabanon, explique Bojana Vasiljevic Menoud, directrice générale de l'aménagement du territoire. Problème: «Les potagers sans cabanon peinent à trouver preneurs», témoigne Jean-Paul Gygli.


Parcelles plus petites


A Vernier, les parcelles seront 15% moins grandes qu'à La Chapelle, selon Frédéric Wuest, du Département des constructions et technologies de l'information (DCTI). Jean-Paul Gygli explique, lui, que «pour que chacune accueille un petit chalet, elles passeront de 250 m2 à 200 m2».
Qui paiera quoi? La fédération espère que l'Etat prendra en charge les frais. Ce dernier pourrait débourser 8 millions de francs pour aménager les terrains remplaçant ceux de La Chapelle et de Plan-les-Ouates, estime Frédéric Wuest.
Quant aux maisonnettes, l'Etat n'a pas à prendre en charge leur déplacement ou leur reconstruction, explique-t-il: «En vue du projet d'aménagement, cela fait vingt ans que les baux des jardins de La Chapelle n'ont pas été renouvelés par l'Hospice général, propriétaire du terrain. Les locataires y sont à bien plaire.» La plupart des cabanons étant très anciens, les déplacer n'aurait de toute façon pas de sens, ajoute le fonctionnaire. Et les cabanons de Plan-les-Ouates? L'Etat paiera-t-il leur saut de puce en hélicoptère? «Il existe une marge de manoeuvre», répond Frédéric Wuest, après un silence embêté.

L'aval du Grand Conseil?

L'aspect financier de l'opération fera l'objet d'un projet de loi. Le Grand Conseil doit donc encore donner son feu vert.
A La Chappelle-Les Sciers, la construction de 1350 logements est prévue, dont 600 sur les jardins familiaux. L'an prochain déjà, dix immeubles devraient pousser juste à côté. Une ombre peut-être bienvenue aux heures les plus chaudes, mais qui gâchera certainement les derniers apéros. I
article La «villa du pauvre»   RA    Le DCTI a mandaté les sociologues Arnaud Frauenfelder, Christophe Delay et Laure Scalambrin pour étudier les usages sociaux des jardins familiaux. Arnaud Frauenfelder, responsable de cette enquête menée au sein de la Haute école de travail social de Genève, donne des éléments de réflexion, précisant qu'ils ne sont pas définitifs puisque l'étude est en cours.

Les jardins familiaux ont-ils encore à voir avec les jardins ouvriers?

Arnaud Frauenfelder: Ils ont évolué, mais la transformation n'est apparemment pas radicale. Même si les catégories sociales sont selon toute vraisemblance plus hétérogènes que par le passé, les catégories populaires demeurent nettement surreprésentées: ouvriers, employés, indépendants... Les gens de classes moyennes-supérieures à fort capital culturel y sont très rares. Des entretiens réalisés sur place, il ressort que les locataires considèrent ces jardins un peu comme la «villa du pauvre». Sans être propriétaires, ils jouissent d'un prolongement du domicile, qui permet d'autres fonctions: outre jardiner, on s'y réunit en famille, on échange avec les voisins, on y mange.
Sociologiquement, cela reste un objet d'étude négligé, qui permet pourtant de redécouvrir des lieux populaires où les membres de condition modeste se sentent «entre soi», à l'aise et protégés du regard parfois culpabilisant de certaines institutions (entreprise, école).

Quelle utilité l'Etat y trouve-t-il?

En plus de s'intégrer dans la gestion des espaces verts, l'Etat a intérêt à offrir des lieux de 'respiration' pour la population.

Historiquement, en plus d'offrir une ressource alimentaire et un lieu de loisirs, ces jardins visaient un certain contrôle social...

Il s'agissait d'ancrer quelque part les ouvriers, populations déracinées et migrants des campagnes à la ville, dans un souci d'hygiénisme social. Cette dimension apparaît encore: certains disent que, quand ils sont au jardin, ils ne vont pas au bistrot. Il y a souvent une conscience des risques liés à l'alcoolisme dans ce milieu et une peur latente de retomber dans la précarité.

La fonction économique a-t-elle perduré?


Elle n'est en tous les cas plus assumée directement: tous insistent sur la dimension primordiale du «plaisir» du potager et de l'activité. Ces jardins sont pour eux un terrain d'expérimentation qui les rend «maîtres» de leurs activités, alors qu'ils ont pour une part des rôles d'exécutants au travail.

Ces jardins comportent beaucoup de contraintes...

Les règles strictes et le conséquent travail du potager sont facilement acceptés: la «morale de l'activité» est toujours très présente dans ce milieu.

Quelle est la proportion de Suisses et d'étrangers?

En 2010 à Genève, moitié, moitié. Ces jardins sont un observatoire pour saisir les vagues successives de l'immigration: Italiens, Espagnoles, Portugais... Ils sont un lieu d'apprentissage du «vivre-ensemble», avec certainement des tensions, «comme dans tous voisinages», comme le rappellent certains. RA

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